« Interdite de peinture » : le monde du travail inadapté aux vocations ?


Article original : « Vous faites quoi dans la vie ? »..., Blog L'autistoïde 

Suite à une scolarité « chaotique », Blandine accumule les expériences professionnelles sans lendemain : des environnements pesants, des patrons douteux ou encore des difficultés à comprendre ce qui est attendu d’elle l’amènent à réaliser qu’elle n’est pas faite pour la vie en entreprise. Sa vocation, c’est la peinture. Elle sait que ça lui correspond. Mais comment le faire comprendre, dans une société exigeant stabilité, efficacité et productivité ?

Une première expérience difficile

J’avais vingt ans en 1981, et aucune qualification, mais après une scolarité chaotique j’avais fait deux ans en école d’arts. En bas de chez moi, un cuisiniste cherchait un dessinateur, on m’a poussée à y aller (je n’aurais jamais pris cette initiative seule, tellement cette idée me mettait en état de panique).

Le boss, ayant besoin d’un « grouillot » pour faire les plans et les « pers » m’avait embauchée tout de suite : sans qualification, c’était le SMIC avec un « contrat emploi-formation » : un bon plan pour lui, et pour moi aussi. J’ai eu de la chance de me retrouver dans un bureau calme, avec une secrétaire gentille qui me fournissait tous les renseignements nécessaires à mon travail. Comme j’étais férue de perspective à l’école, j’ai appris en quelques jours à maîtriser les aspects techniques de ce poste et j’ai beaucoup aimé cette activité.

Mais voilà : le patron arrivait souvent éméché sur le lieu de travail, racontant n’importe quoi, puant le pastis (une odeur abominable qui me colle la nausée) et pour couronner le tout, se permettait de raconter un tas de mensonges aux clients et personnes de passage pour en mettre « plein la vue » (dont le fait de prétendre qu’il faisait les plans lui-même alors qu’il en était incapable et que c’était moi qui m’en chargeais). Un mythomane. Un mythomane alcoolique.

J’ai tenu le coup durant un an (à plein temps) : un record dans ma « carrière ». Je n’en pouvais plus de le voir se comporter de la sorte et je rentrais souvent le soir en pleurs. Un jour j’ai craqué, me suis emportée dans une colère noire, lui ai hurlé qu’il était intolérable de s’alcooliser sur son lieu de travail comme de mentir à la clientèle, qu’il était hors de question que je reste une heure de plus à bosser dans un endroit pareil. Puis je suis sortie en claquant la porte. Dans les jours qui suivirent, il a tenté de me récupérer, ayant interprété mon propos comme une demande déguisée d’augmentation alors que ce n’était pas le cas : si j’avais voulu une augmentation, je l’aurais demandée sans faire de foin. Il me proposait donc de me réembaucher avec un salaire plus élevé : j’ai refusé. Intraitable. Stupide sans doute… mais c’était impossible pour moi de revenir sur ma décision. Par chance, mon départ avait été traité comme un licenciement, suite à une enquête de l’inspection du travail, où j’étais allée raconter mon aventure. Il avait déjà une réputation dans les environs…

 

L’importance d’un environnement bienveillant

Cette histoire est le fil conducteur de la plupart de mes départs des entreprises où j’ai bossé : l’intolérance à la malhonnêteté et aux comportements que je jugeais inadmissibles. Bien sûr, je n’ai pas poussé de gueulante à chaque fois et trouvé des prétextes pour m’enfuir. Puis au bout de quelques années d’errance entre différentes entreprises, j’ai compris que quel que soit l’endroit où je travaillerais, je devrais me confronter à des situations similaires. C’était trop pour moi, au-dessus de mes forces : je ne pourrai jamais plus. Le salariat en entreprise était devenu pour moi synonyme de terreur, plus forte encore que la panique que je pouvais ressentir auparavant à l’idée de travailler pour la première fois.

Si je ne démissionnais pas pour des raisons semblables, je me faisais virer : ma désapprobation était tellement flagrante que les employeurs ne voulaient pas de moi non plus. Et comme j’avais du mal à comprendre ce qu’on attendait réellement de moi cela n’arrangeait rien. Je pensais qu’on attendait de moi que je rende du boulot parfait alors que ce n’était pas le rôle attendu, et ce n’est que depuis peu d’années que je le comprends.

Ce que veulent les employeurs, ce sont des gens qui travaillent vite, sans dévier de la tâche demandée, sans chercher la perfection et surtout en s’adaptant aux méthodes du lieu. Je passais donc soit pour une idiote incapable d’efficacité, soit pour une arrogante empêcheuse de ronronner en rond, voire les deux.

Aussi, la plupart du temps, je me révélais incapable de m’adapter aux méthodes de travail de la personne qui m’avait précédée au poste : j’appliquais des méthodes qui me convenaient mais n’étaient pas admises comme habituelles. Comme depuis toujours, quand j’ai l’habitude de travailler selon un protocole intégré au départ, je suis incapable d’en changer, hormis au prix d’efforts très lourds et souvent improductifs, car tout changement de méthode me ralentit énormément dans mes actions et représente pour moi un tel stress que je peux m’effondrer.

Donc constat : inapte à la vie en entreprise. J’ai mis du temps à l’admettre, j’ai tenté et re-tenté maintes fois de me dire que j’y arriverai un jour, mais j’ai dû me rendre à l’évidence. Ce n’est pas pour moi.

 

Entre autres péripéties pro, j’eus quand même une belle expérience dans une école privée d’arts appliqués où je fus embauchée comme prof de dessin de style(1), après une formation en stylisme-modélisme et une expérience chez un importateur textile (très dure car j’eus affaire à une chef de service particulièrement perverse). La directrice de l’école m’avait fait confiance, recrutée sur la base de mes dossiers de travaux personnels, et je pus y enseigner durant deux ans à temps partiel (moins qu’un mi-temps : cela me convenait car je commençais à comprendre mes limites) avec enthousiasme. Mais quand cette école passa sous contrat avec l’Éducation Nationale, alors que nous formions des BTS, je fus sommée d’acquérir les diplômes exigés. La France déteste les autodidactes. On me demanda, au minimum, de passer le BTS pour avoir au moins le niveau d’études de mes étudiants. J’ai refusé, ne me suis pas présentée aux épreuves. Pour moi, il était hors de question de m’abaisser à devoir suivre des cours avec des enseignants plus jeunes et moins compétents que moi dans ce domaine. Comment peut-on imposer à des gens qui ont fait leurs preuves de devoir passer sous les fourches caudines d’examinateurs moins compétents, plus jeunes, moins expérimentés qu’eux ? C’est totalement absurde. Je ne peux pas me plier à de telles exigences. Plutôt partir.

Dix ans après, je rencontrais fortuitement une ancienne élève qui m’apprit qu’après mon départ, les étudiants avaient fait grève pour ma réintégration en tant que prof dans leur école. Il était évident que cela ne pouvait aboutir, face au mastodonte « EN », mais cette information m’a remonté le moral a posteriori.

 

Une vocation étouffée

Peintre, oui, c’est pour moi. Non seulement parce que je le fais bien, que c’est une recherche profonde et restreinte à mon type d’expression favori, et que je peux travailler à mon rythme, selon mes méthodes, sans devoir m’adapter à quiconque. Je suis seule face à ma toile.

Mais comment faire comprendre cela à des conjoints obnubilés par la respectabilité conférée par le statut de salarié ? Impossible. Par tous les moyens en leur possession, ils ont tenté de me faire plier en m’interdisant d’exercer le seul métier qui m’était accessible. Échec bilatéral. Entêtement de leur côté, « robloc »(2) du mien.

Un premier mari qui, « parce que cela ne garantissait pas un salaire régulier », m’interdit de peindre via un chantage ignoble, puis un second mari qui me « mena en bateau » durant des années, trouvant toujours maints prétextes bidons pour m’empêcher d’accéder à un lieu pour travailler. Or sans atelier, impossible d’œuvrer, vu que ma technique nécessite des conditions minimales de place, des équipements de protection pour les murs et le sol, une arrivée d’eau… Ce qui supposait soit de vivre dans une maison avec une pièce allouée ou une dépendance, soit de louer un lieu pour pouvoir travailler. L’atelier fut donc, du début à la fin de ces deux vies de couple absurdes, l’objet absolu de brimades.

Outre le fait que lorsqu’on exerce une pratique artistique aussi prenante que la mienne (quand j’ai un atelier !), il est techniquement impossible de mener d’autres activités. Les journées ne font que vingt-quatre heures et la disponibilité mentale est entièrement mobilisée dans l’activité artistique. Et ceci de façon bien plus prégnante quand il s’agit d’une personne autiste, pour laquelle il est particulièrement compliqué de mener plusieurs tâches en même temps. Ce n’est d’ailleurs pas pour faire « joli » qu’on parle des métiers artistiques en termes de vocation. Ce sont des métiers auxquels on se voue, « corps et âme », mais surtout : temps.

Alors, faute de pouvoir exercer mon métier, je fus obligée de vivre dans une forme de clandestinité socioprofessionnelle. Je fus donc « interdite de peinture » durant vingt ans. Vingt ans de réclusion artistique, vingt années durant lesquelles je ne pouvais plus peindre que dans ma tête, inlassablement, le même tableau. Figée sur une tâche inachevée, en apnée.

 

Être qualifiée de « parasite »

Quand mes enfants étaient en bas âge, je disais que j’avais fait le choix d’arrêter de travailler pour m’en occuper, ce qui me donnait une porte de sortie parfois honorable, selon les interlocuteurs, souvent méprisable selon d’autres.

Ce que je ne disais pas, c’est que j’étais « mère au foyer » par défaut. Puis de « mère au foyer », je devenais « femme oisive vivant aux crochets de son mari », puis enfin « parasite ». Le mot était lâché ! Et pour ne pas dire plus, car suite à trop de souffrances au travail m’ayant amenée à décider que je ne serai plus jamais salariée, on m’a même accusée de me livrer à un « suicide social » ! Dans ce registre, l’imagination des persifleurs est sans bornes.

Pire encore : les gens me demandent pourquoi je ne travaille pas « à côté » (ben oui, parce que peintre, ce n’est pas un vrai travail, dans la tête des gens qui n’ont pas compris que l’un éteint l’autre, immanquablement), ce à quoi je ne peux répondre que par des pirouettes genre « à mon âge, vous savez… », alors que je n’ai JAMAIS été capable de maintenir un job salarié, que je me suis fait virer de partout quand je ne me virais pas moi-même parce que trop épuisée, à la limite de me foutre en l’air à cause du stress, ou incapable de répondre aux demandes de mes interlocuteurs, incapable de comprendre ce qu’ils voulaient exactement, ne répondant la plupart du temps qu’à côté de la plaque, faisant du zèle sur des travaux qu’on ne me demandait pas, ne remarquant pas qu’on me demandait sans doute autre chose… etc.

Et puis toujours, dans des jobs en dessous de mes possibilités, où je me trouvais réduite à des tâches ne correspondant pas à mon profil, parce que je n’ai pas pu bénéficier d’une scolarité adaptée à mes particularités. Si j’avais pu être repérée et épaulée dans mon enfance, si j’avais pu suivre une scolarité à la maison, à l’écart de la tonitruance des autres enfants, ou bien dans un collège adapté aux enfants atypiques, avec un soutien pour l’organisation et l’apprentissage des habiletés sociales, mais surtout, surtout… avec un NOM sur ma différence, j’aurais pu en faire des choses…

Dans mes emplois divers, j’ai étonné, surpris, épaté même, mais déçu souvent, parce que ce n’était pas ce qu’on attendait de moi. Jamais dans les clous : « mais ce n’est pas ce que je vous ai demandé ! » est une phrase que j’ai souvent entendue, aussi.

Mon entourage (familial et relationnel) a compris que j’ai des aptitudes intellectuelles qui auraient dû me permettre d’avoir une situation scolaire et professionnelle enviables, et m’a moins pardonné mon absence de « réussite sociale » qu’à une personne qui serait incapable de réaliser des tâches comme je les réussis : écrire, peindre, dessiner, formuler des pensées élaborées… Alors que dès la 6e j’étais en échec scolaire complet, puis décrochage en seconde. D’où ma réputation de feignasse chez mes proches.

 

De psychologue en psychologue…

Un conjoint m’avait, relayant les propos de deux psys à mon sujet (années 80), traitée de « personnalité passive-agressive » parce que je n’arrivais pas à faire toutes les choses qu’on peut attendre d’une personne sans handicap. Il m’accusait de faire « exprès », de « boycotter » sciemment toute action, de ramer à contre-sens. J’avais eu le malheur de lui répéter les propos de mes psys, croyant bien faire et ne mesurant pas la portée ni le caractère erroné de ces étiquettes (je lui fournissais naïvement un compte rendu détaillé de mes entretiens, de même que j’ai toujours été incapable de cacher quoi que ce soit dans mes relations de couple). D’autres m’ont définie comme « dépressive » (parce que je disais parfois en pleurant que j’étais fatiguée), et là encore je répétais bêtement le propos entendu, pour me le reprendre dans la figure dès que ça arrangeait l’autre.

Chers psys, faites gaffe à ce que vous dites ! Vos mots peuvent tellement détruire quand, dans notre immense crédulité, on est censé venir chez vous pour en ressortir en meilleur état. De cela j’ai compris une chose : un bon psy, c’est quelqu’un de chez qui on ressort mieux qu’au moment où on est entré (ou ni plus ni moins bien) et si ce n’est pas le cas, c’est qu’il faut changer de crèmerie. Une leçon à retenir pour tous, valable pour tous, qu’il ne faut jamais oublier. Une ligne de conduite qui m’a aussi permis de sauver ma peau face à des interlocuteurs qui m’auraient démolie si je les avais laissés faire, comme cette psychologue de CMP (2004), qui m’avait un jour sorti en ricanant que le fait de passer un test de QI pour confirmer ou infirmer un soupçon de douance serait le fait d’une « blessure narcissique » : des comme ça, il faut les fuir ! Je l’avais consultée pour comprendre pourquoi je n’arrivais pas à vivre ni faire des choses normalement alors que je suis surdouée, donc pas pour entendre des conneries pareilles.

Je venais pour de l’aide, on me servait des obstacles.

Ou encore comme cette conseillère d’orientation psychologue de l’ANPE (1996) qui, plutôt que de me fournir des pistes pour obtenir un stage de remise à niveau en anglais, ne s’était pas contentée de me dire que ce n’était pas possible, mais s’était permis de me fourguer l’adresse d’un de ses confrères en libéral parce que j’étais « trop psychorigide et perfectionniste » selon elle (ce qui est vrai, mais je n’étais pas venue pour ça). J’étais venue pour des cours d’anglais et je ressortais avec un « diagnostic » posé en vingt minutes !

Sans parler des VAE (« validation des acquis et de l’expérience », qu’ils disent…) impossibles… Sujet qui mériterait à lui seul un gros article que je n’écrirai pas tant c’est lamentable.

 

« Je me sens en colère, mais je ne peux en vouloir à personne »

Quelles que soient les situations vécues dans ma vie, j’ai toujours été en décalage par rapport à la norme, et c’est dans les domaines du scolaire et du travail que j’ai vécu dans le plus grand sentiment d’humiliation et dans un état d’épuisement chronique.

Et par ricochet, quand ces domaines ne fonctionnent pas, les couples se disloquent lamentablement, dans les chantages et les abus divers, sans soutien, jamais : parce que je n’étais qu’une « parasite » dans la médisance collective de tous ces gens « bien intentionnés » qui rament toujours dans le sens du poil du plus fort, dans le sens de celui qui « BOSSE » !

Quand je pense à tout ça, je me sens en colère, mais je ne peux en vouloir à personne : ils ne savent pas à quoi j’ai dû me heurter tout au long de ma vie. Ce n’est pas écrit sur mon visage, ils n’étaient pas auprès de moi lorsque je me trouvais piégée dans ces situations scolaires, sociales, professionnelles… d’où j’étais exclue parce que trop décalée, étrange, donc insécurisante pour mes interlocuteurs.

 

 

 

(1)  J’étais « prof à tout faire » : j’y ai ainsi enseigné le dessin académique, le dessin de style, le dessin d’impression textile, l’histoire du costume (en rapport avec l’histoire de l’art), la prospective stylistique (marketing)…

(2)  Le « robloc » ou « gel mental » est un terme inventé par Isaac Asimov dans son roman « Les robots de l’aube ». Il s’agit de l’induction d’une contradiction insoluble dans les circuits logiques d’un robot, l’amenant à l’arrêt irrémédiable de ses fonctions. En psychologie, on parle de « double bind »

 

Remarque

La vidéo « Bref, je suis aspie...» illustre assez bien ce que j’ai pu vivre dans le milieu du travail.

 

 

 

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2 commentaires sur “« Interdite de peinture » : le monde du travail inadapté aux vocations ?

  • Izelan

    Je vis la même chose,. Je compatis. Heureuse d’avoir finalement accepté ma différence et je suis sortie des impasses. Depuis 1 semaine je fais des contes illustrés. Il m’a fallu 63 ans pour comprendre. Bon vent

  • Virginie

    Merci pour votre témoignage. Vous dites : « La France déteste les autodidactes ». Je fais le même constat mais je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi il en est ainsi. Alors, je m’entête encore à répondre à des offres qui ne mentionnent pas un diplôme obligatoire. Il m’est même arrivé d’obtenir des entretiens d’embauche. Je suis recalée quand mon interlocuteur s’aperçoit que je n’ai pas oublié d’inscrire mon diplôme sur mon CV. On me dit souvent « désolé(e) ». Et c’est encore cette façon d’utiliser les mots sans rapport avec leur signification qui m’affecte le plus. En conséquence, je partage votre colère et celle de beaucoup de femmes dont j’ai lu les témoignages sur ce site. Nous, les personnes autistes, devrions créer nos propres entreprises et inventer nos conditions de travail. En tous cas je serais partante pour essayer.