« Chaque soir, je priais pour ne pas m’effondrer » : le combat professionnel d’Holyvia


Holyvia a toujours été bonne élève. Elle nous raconte son combat pour survivre dès ses plus jeunes années d’école et son parcours du combattant pour s’intégrer dans un monde du travail hostile à son fonctionnement autistique. Pourtant, il ne suffirait pas de grand chose pour qu'elle puisse s'épanouir et exploiter ses compétences : un environnement sensibilisé et compréhensif, des consignes précises, une personne pouvant l'épauler en cas de difficultés...

L’école : première tentative d’intégration dans la société

J’ai passé mon enfance en Guadeloupe. Dès l’école maternelle, j’avais pris l’habitude d’obéir à la lettre à ce qu’on me demandait de faire. À cette époque déjà, un camarde de classe me prenait pour cible et je me défendais alors tant bien que mal. Un jour, l’institutrice a même entrepris de me frapper avec un bâton en fer. Cela ne m’a cependant jamais empêché d’être une bonne élève.

Au collège, j’avais un ami, le seul, qui malgré l’éducation très restrictive de mes parents, m’acceptait vraiment telle que j’étais, le seul. Un jour, mes « amis d’enfance » m’ont tendue un piège en m’enregistrant à mon insu. Ils m’ont posé des questions sur une personne en me précisant bien de dire le fond de ma pensée (même si ce que j’avais dit n’était pas des mensonges). En confiance, j’ai appliqué à la lettre leur demande. L’enregistrement à été entendu par la personne en question et sa famille.

Mes parents gênés par la situation m’ont demandé de m’excuser. Jeune et inexpérimentée, j’ai avalé ma salive, je me suis excusée et j’ai assumé mon acte, j’ai eu droit à un procès…

Je n’ai compris que plus tard que l’on m’avait piégée parce que j’avais refusé de sortir avec l’un des garçons de la bande. Dès lors, je fus victime de harcèlement de la part de cette même bande d’amis, que ce soit au collège ou en dehors. Mon meilleur ami fut le seul à me soutenir dans cette épreuve. J’ai survécu grâce à cette amitié unique et à mes bons résultats scolaires, ainsi qu’aux appréciations toujours positives de mes professeurs.


Une impression récurrente de « décalage »

Que ce soit au lycée ou lors de mes années d’études en classe préparatoire aux grandes écoles de commerce, je me suis toujours sentie très différente des autres. J’avais pris l’habitude de m’isoler lors des récréations et des pauses déjeuner car je ne me sentais pas à ma place. J’avais l’impression d’être ici « par défaut ». C’était pour moi un réel défi de me rendre en cours chaque jour. Cette fois encore, mes bonnes notes et mon comportement exemplaire m’ont permis de tenir bon.

La vie m’a donné une seconde naissance lorsque je suis arrivée en France il y a 3 ans, en 2014. C’était comme si, soudainement, je redevenais un enfant qui apprend tout juste à marcher et à communiquer. J’avais l’impression d’apprendre pas à pas tout ce qu’un enfant doit apprendre lors des différentes phases de son développement. Sauf qu’au lieu d’un enfant d’un an, j’étais une jeune femme de 19 ans ! Cette impression d’être un petit enfant dans le corps d’un adulte me suit d’ailleurs toujours aujourd’hui.

Toutes ces années, je restais convaincue que mes toutes ces expériences malheureuses découlaient directement de l’éducation stricte de mes parents qui m’auraient, en quelques sortes, empêchée de me confronter directement au monde extérieur. Cela expliquait que je sois passée à coté de tellement de choses et que je me sente sans cesse en décalage avec les autres de mon âge.

En 2014, j’ai finalement intégré une école de commerce dans laquelle je suis restée un an. J’étais, comme toujours, très bonne élève. Cependant, mes difficultés principales résidaient dans les échanges quotidiens avec les autres de ma classe.
Je ne prenais pas part à la vie étudiante, je n’allais pas aux soirées. J’ai même raté la plus grande soirée de mon école. J’ai également eu l’opportunité d’aller étudier en Espagne en tant qu’étudiante Erasmus, mais tout a basculé pour moi le jour où j’ai  fait un malaise : les interactions sociales trop nombreuses que je n’arrivais pas à gérer, ma situation financière qui m’angoissait de plus en plus… mon corps a finir par lâcher complètement et j’ai du revenir en France.

 

L’odyssée professionnelle : un véritable enfer

À partir de cet instant, d’autres challenges sociaux et personnels m’attendaient : je découvrais le monde du travail, ou le « carrousel de l’hypocrisie » comme je l’appelle désormais.

Après mon bachelor en e-learning inachevé, j’ai été embauchée en tant qu’agente d’accueil. Je n’ai cependant pas pu accepter le renouvellement de mon contrat. En effet, je n’arrivais pas à gérer les demandes clients sur le logiciel ainsi que les remises de monnaie simultanées, et j’étais encore moins capable de me concentrer sur les conversations en cours, tout en étant en plus sans cesse dérangée par les conversations de mes collègues avec leurs propres clients. J’ai ensuite travaillé en tant que femme de ménage, où à peine arrivée sur le lieu de ma mission, je n’ai pas été en mesure de répondre à une question pourtant simple de ma cliente : sans comprendre ce qui m’arrivait, je me suis retrouvée complètement affolée. Mon cœur battait à 100 à l’heure, mes mains étaient moites, j’étais complètement essoufflée. J’ai du m’excuser auprès de la cliente de ne pas pouvoir poursuivre la discussion. Ce jour-là, j’avais vraiment l’impression d’avoir un retard mental.

Par la suite, j’ai travaillée en tant que bénévole pour une association dans le cadre d’une mission de service civique. Je me sentais angoissée tous les matins car je me rendais au travail en covoiturage avec une collègue. Je remarquais que ce qui me faisait réellement défaut, c’était de ne pas savoir quoi lui dire pendant les 30 à 40 minutes de trajet, ainsi que ma façon de parler qui entraînait souvent de longs silences. Une fois arrivée sur mon lieu de travail, j’observais les autres bénévoles œuvrer ensemble dans la joie et la bonne humeur. Pendant qu’ils échangeaient sur les différents projets de l’association, je restais sur un bureau, dans mon coin, effacée tel un spectateur dans une salle de théâtre. Le chauffage à haute dose me donnait mal aux yeux et à la tête. Je n’arrivais pas à interagir avec mes collègues donc je parlais généralement très peu et priais pour que la fin de la journée arrive le plus rapidement possible. Lorsque je tentais de communiquer, la plupart des collaborateurs me regardaient comme si j’avais dit quelque chose de très choquant.

Je continuais en occupant pendant deux mois un poste de coordinatrice commerciale dans une société de déménagement située très loin de chez moi, dans le nord-ouest de la France. Mes missions s’articulaient principalement autour de suivis téléphoniques avec les clients et les différentes filiales, avec une dynamique administrative importante (montage de dossiers,…) sans oublier le travail d’équipe constant. Durant ces 50 jours de travail, je faisais quotidiennement face à une collègue qui râlait sans cesse, un chef d’agence qui déléguait systématiquement les tâches les plus laborieuses, sans oublier le téléphone qui faisait s’emballer mon cœur à chaque fois qu’il sonnait. D’ailleurs, il m’arrivait régulièrement de ne pas transmettre correctement les messages laissés par les clients à mes collègues, ce qui me valait des remarques désobligeantes. Je me sentais submergée et une petite voix dans ma tête me disait souvent : « Hello, je suis là et j’attendrai que tu craques ». Heureusement, elle n’a pas eu raison de moi : j’ai survécu tant bien que mal aux deux mois de travail.

L’année suivante, je devenais agente technique à la mairie. L’intensité se faisait bien plus présente. Mes missions quotidiennes consistaient à faire le nettoyage des locaux et la surveillance des écoles maternelles et primaires. J’ai cru bien faire en mentionnant à mes collègues que j’étais dans une démarche de diagnostic pour un syndrome d’asperger. Pourtant, en me voyant agir, ils me croyaient venir d’une autre planète : je devais affronter quotidiennement le regard méprisant et les attitudes de rejet de mes collègues, en particulier celui d’une quinquagénaire que je qualifiais « d’hypocrite ». Chaque soir, je priais profondément pour ne pas m’effondrer au travail le lendemain. J’espérais réussir à avoir un jour enfin un comportement adéquate et des paroles adaptées, être moins maladroite… Chaque matin, je me faisais violence au volant de ma voiture afin de ne pas faire demi-tour et de rentrer chez moi. La paie à la fin du mois et le silence durant les activités de nettoyage des locaux étaient les seuls avantages que m’apportaient ce contrat.

Révéler ma différence, vers une forme d’acceptation ?  

À la fin de ma mission, je suis tombée en dépression et n’ai plus été capable de travailler pendant 4 mois. J’ai riposté en intégrant un centre de formation professionnelle dans lequel j’ai été bien accueillie, même si il me fallait sortir ma cape de femme forte et « sans problème » pour passer inaperçue. J’ai finalement pu intégrer une formation, qui proposait des séances au centre et deux semaines de stage en entreprise. Malgré toutes les stratégies mises en place pour m’adapter au mieux, les néons me dérangeaient et les bruits des conversations en séances m’empêchaient de me concentrer. J’ai effectué deux stages dans deux entreprises différentes. Dans l’une d’elle, je me sentais sans cesse déprimée. Les problèmes de communication étaient toujours bien présents et je restais donc la plupart du temps dans mon coin. Les efforts pour communiquer me prenaient beaucoup d’énergie et j’ai même failli me faire renvoyer parce que mes comportements inadaptés étaient encore une fois pointés du doigt.

J’ai finalement pris mon courage à deux mains et j’ai expliqué à ma DRH que j’étais autiste. J’ai pu garder mon travail. Elle m’a confié plus tard que si je ne lui avais pas parlé de ma différence, elle ne m’aurait pas gardé et serait restée fâchée contre moi.

Dans l’autre établissement, j’ai décidé d’informer mes collaborateurs dès mon départ que j’étais autiste. J’ai même fait parvenir à la DRH la vidéo de Julie Dachez (le syndrome d’asperger au féminin) ; elle s’en empressé de la partager à toute l’équipe.

J’ai enfin pu rencontrer des femmes formidables ! Leur ouverture d’esprit et leur empathie m’ont permis d’aller jusqu’au bout de mon stage, malgré mes difficultés relationnelles toujours bien présentes.

Le dernier poste en date que j’ai occupé était un poste d’opératrice de saisie.
Comme toutes les autres fois, mon handicap dans le monde du travail restait bien visible et mes difficultés sensorielles me rendaient la vie encore plus dure. J’ai plusieurs fois demandé à mes collègues si il était possible de n’allumer les néons que l’après-midi, mais elles n’ont pas toujours été très coopératives. J’ai donc refusé le renouvellement de mon contrat.

Durant toutes ces expériences professionnelles, contrairement à tous les jeunes de mon âge qui découvrent le monde du travail, mon but principal n’était pas de découvrir un métier ni même d’apprendre ou d’élargir mon horizon professionnel, mais essentiellement de survivre. Un emploi pour me nourrir, pour tenter de m’intégrer à la société, pour éviter de couper complètement le contact avec le monde extérieur… Plus d’une fois, la solution de facilité aurait été de rester chez moi pour préserver mon « capital énergie ». Actuellement je suis au chômage. Je cherche de l’aide et j’ai la chance d’avoir un ami toujours présent pour moi mais professionnellement, aucun domaine ne m’attire particulièrement, même si je m’oriente plus facilement vers les activités administratives ou les douanes.

Depuis toutes ces années, la seule activité qui me permet d’être réellement moi et de me sentir bien, c’est la danse. Afrobeat, Kizomba, Gwoka, Salsa.. Dans les moments difficiles comme les fêtes de famille, j’oublie tout dès lors que je me retrouve sur la piste de danse. C’est mon échappatoire à ce monde auquel je ne m’identifie pas. Pendant un instant, j’oublie mes soucis, ma différence : je me ressource et je laisse libre cours à ma créativité.

 

Mon emploi idéal : un poste adapté à mes besoins et un environnement bienveillant

Je rêve de pouvoir travailler à mi-temps : des journées qui commencent à 7 h et finissent à 14 h 30, avec des pauses suffisamment longues pour récupérer. J’ai besoin d’un environnement professionnel adapté et de collaborateurs sensibilisés à mes comportements atypiques. J’aimerais être accompagnée par un tuteur qui puisse m’épauler et palier à mes difficultés. Il faudrait que mes activités et missions me soient bien expliquées et qu’elles me permettent de développer mes capacités et d’en apprendre toujours d’avantage.
Je souhaiterais bénéficier d’un plan d’évolution de carrière et de formations dans le but de me sentir accomplie dans mon travail, mais j ‘aimerais aussi pouvoir transmettre un savoir-faire et surtout un « savoir-être ».

Je terminerai ce billet en vous rappelant que nous les femmes sommes à la base de la création. Je nous considère comme un élixir de beauté. Etre une femme et s’assumer en tant que telle dans cette société est un challenge au quotidien, et être une femme autiste se révèle être pour moi un double challenge. Aujourd’hui, j’ai l’espoir d’avancer vers de nouvelles aventures qui m’apporteront toujours plus. Même si ce n’est pas une évidence et que ce n’est jamais simple, j’ai envie de vous dire : « soyez-vous-même, les autres sont déjà pris. »

Holyvia (Un chemin béni).

 

 

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Commentaire sur “« Chaque soir, je priais pour ne pas m’effondrer » : le combat professionnel d’Holyvia

  • Blue

    Une histoire très touchante, et qui souligne de grande preuve de courage et de volonté de la part d’Holyvia.
    Si depuis toute jeune, elle fait face à plusieurs situations pour le moins incongrues, elle reste forte et en tire le meilleur. « Ceci n’est pas à la portée de tous ».
    J’ajouterai que vos situations et expériences de personnes avec Syndrome d’Asperger sont les mêmes que celles du commun des mortels, cependant avec une pointe sensorielle plus accentuée. Permettez-moi de vous qualifier de Surhumain, car à mon sens vous l’êtes en effet.