Parcours professionnel de Marie, autiste : un long cheminement vers la stabilité


Marie, membre de l'association a 33 ans et a été diagnostiquée en août 2017, ce qui lui a valu plus de 10 ans d'errance sur le plan professionnel, accompagnée de dépressions, burn-out, et estime de soi à zéro. Depuis qu'elle arrive à mieux cerner ses difficultés, Marie réussit à construire un équilibre en respectant ses besoins dus à son fonctionnement particulier. Aujourd'hui sans emploi, elle compte en chercher un à temps partiel après son déménagement en province.

Depuis qu'elle connait son mode de fonctionnement, Marie respecte ses besoins

Errance professionnelle et incompréhensions

Mon parcours professionnel est assez chaotique : j'ai successivement été hôtesse de caisse, vendeuse en boulangerie, télé-enquêtrice, agent d’accueil en entreprises, assistante réceptionniste dans une banque privée, billettiste/contrôleuse dans un cinéma, maquilleuse/vendeuse, bibliothécaire, etc.

J’ai toujours utilisé la méthode du caméléon pour cacher mon autisme. Le problème de ce camouflage est que l’on a vite fait de se perdre en chemin à trop vouloir s’adapter et faire plaisir à l’entourage. Non seulement j’ai fait des choix qui ne me convenaient absolument pas et sans même m’en rendre compte, mais en plus je finissais au mieux au chômage avec un nouveau projet en tête, au pire en burn-out voire en profondes dépressions qui mettaient un temps fou à guérir et à coup de traitements médicamenteux.

Mon contexte familial, non soutenant, a fait que je n’ai pu faire les études de bibliothécaire dont je rêvais depuis le lycée pourtant. À la place ils m’ont fait subir une pression pour que je trouve rapidement du travail suite à mes premiers échecs dans les études (résultant de dépression, hospitalisation et tentative de suicide) : je me suis alors retrouvée caissière.

Ce travail s’est avéré traumatisant, tant du point de vue sensoriel que social, je m’en suis pris plein la figure. Je ne tenais pas sur ces postes, je les lâchais du jour au lendemain et j’en sortais pleine de honte et de culpabilité avec une estime de moi au dessous de zéro. Sans oublier les remarques teintées d’incompréhension de mon entourage, tout au long de ces années de galère :

« Mais tu es intelligente pourtant, comment se fait-il que tu ne t’en sortes pas ? » ou encore « Tu t’écoutes trop ».

 

La RQTH, tremplin vers un projet professionnel cohérent

J’ai commencé à entrevoir le bout du tunnel lorsque j’ai obtenu une RQTH en 2012 (bien avant mon diagnostic donc), de là j’ai pu élaborer un projet professionnel cohérent. Mais tout cela est très long quand on a affaire aux MDPH. J’ai finalement pu obtenir le financement pour effectuer la formation que je souhaitais faire : auxiliaire bibliothécaire.

Je l’ai commencé en septembre 2016 et c’est la première fois que j’ai pu aller au bout de quelque chose depuis le Bac. J’ai obtenu mon diplôme avec une mention bien. J’ai, en parallèle, été de plus en plus consciente de mes types de difficultés, et comment y parer, grâce à ce que j’avais appris au sujet de l’Asperger chez les femmes.

J’ai ainsi pu appliquer des techniques tout au long de cette formation afin de me protéger et de parvenir au bout sans trop de casse : j'ai cessé de sortir, je me suis créée des routines, j'ai médité tous les soirs, et lorsque durant un cours ou un stage je m'isolais lorsque ça n'allait pas.

J’ai obtenu un diagnostic de syndrome d’Asperger auprès d’un spécialiste peu après mes examens, en août 2017.

 

Manque d'intuition sociale, troubles sensoriels

Mon dernier emploi occupé a été auxiliaire bibliothécaire, en alternance avec ma formation.

J’alternais le travail en bureau ou je m’occupais de la réception des livres à leur mise en rayon. J’avais besoin de consignes claires, mais une fois intégrées, je savais me montrer plus rapide et efficace. Je travaillais aussi côté public, je faisais du prêt-retour et du rangement. Il était très difficile pour moi de ne pas être angoissée lorsque les gens venaient spontanément me solliciter en rayon (j’étais pourtant là pour ça).

Un jour un homme m’a posé plusieurs questions, à des moments différents. Je n’ai rien vu venir, jusqu’à ce qu’il me touche le bras, ce qui m’a mis très mal, j’ai même fini par aller prendre un anxiolytique. Et il m’a proposé d’aller boire un verre quelques jours après. Je ne comprend pas ce que j’ai pu faire pour qu’il se permette d’agir ainsi : et c’est là que résident mes difficultés dans l’accueil du public. Je ne cerne pas bien les gens et je ne parviens pas à m’ajuster correctement aux différents profils si ceux-ci me sont inconnus. Cela requiert donc beaucoup d’efforts d’observation, dont mes collègues n’avaient pas du tout conscience. Je ne comprenais pas les blagues que faisaient certains usagers, et je ne voyais pas non plus s’ils étaient agacés. Quand j’ai affaire à des personnes inconnues je  me pose sans arrêt des questions.

Je ne pouvais manger que dehors, au calme dans le même restaurant, car la cuisine était trop petite et nous étions les uns sur les autres. Mais cela me revenait cher à force. Et s’il arrivait que je doive rester sur place je me sentais obligée de devoir faire bonne figure, jouer la comédie, parler de la pluie et du beau temps et faire le clown. Là encore, c’est du travail, et c’est épuisant. Il est dur d’accepter qu’il n’y a qu’en jouant en rôle qu’on parvient à tisser du lien avec ses collègues, je me sentais en position d’imposture alors même que j’appréciais beaucoup mon équipe.

De plus il y avait des néons et j’avais souvent la migraine en sortant et je voyais flou. Sans compter le temps passé dans les transports en commun, les bruits incessants et les mauvaises odeurs. Tout cela aboutit sur des problèmes d’anxiété, d’insomnie, de somatisation et d’épuisement.

 

L'importance du diagnostic

Du fait de mon autisme non diagnostiqué, j'ai du me chercher et errer pendant plus de dix ans, tant sur le plan des études que sur le plan professionnel. En ont découlé une grande souffrance, un manque de confiance en moi et une famille qui ne croyait pas en moi. Ma santé mentale, affaiblie et instable depuis le lycée, a aussi fortement contribué à tous ces échecs et ces mauvais choix.

Les choses se sont améliorées maintenant que je connais mon fonctionnement et que j’ai mieux conscience de mes limites. Je sais par exemple qu’il est vital pour moi (comme pour beaucoup de personnes autistes) de ne pas laisser de côté mes intérêts restreints. J’ai aussi besoin d’avoir une vie sociale qui soit cadrée et limitée. J’essaie désormais de concilier ces différents pans de ma vie sans en négliger aucun. La gestion du temps et des tâches du quotidien demeure cependant assez difficile, je m’y perds. Et mes problèmes d’attention (j’ai probablement aussi un trouble de l'attention avec hyperacivité) sont toujours bien présents et handicapants. Pour lutter je médite tous les soirs depuis un an et demi, et j’ai constaté une baisse de mon anxiété ainsi qu’une amélioration de mes capacités de concentration.

 

Aménagements souhaités

J'aimerais travailler ⅘ du temps en bureau, à temps partiel. Si je fais de l’accueil au public, j’aimerais pouvoir être formée par les collègues dès mon arrivée sur le poste pour connaître les profils des usagers (au moins des habitués), et ainsi en avoir moins peur et mieux m’y adapter.

J'aimerais avoir la possibilité de manger seule à mon bureau sans que l’on me dérange et sans que je culpabilise de vouloir être à part. Pouvoir disposer de tickets restaurants. Avoir un petit espace de repli au calme (autre que les toilettes), où je puisse me rendre lors de moments de surcharges émotionnelles ou sensorielles et ainsi pouvoir reprendre par la suite mon travail efficacement. Je vais par ailleurs changer de région pour me délester du stress parisien dans les mois qui viennent. J’aimerais aussi que mes collègues soient sensibilisés sur la question de l’autisme chez les femmes adultes.

 

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