Orange Day, violence psychique : Chloëe, autiste, sortie de l’enfer de la psychiatrie


Le Comité ONU Femmes France décline la campagne « Orange Day » , qui consiste en 16 jours d’action contre les violences faites aux femmes (du 25 novembre au 10 décembre 2017). Dans le cadre de cette campagne nous diffusons des témoignages de violences faites aux femmes autistes.

 

Chloëe a enfin trouvé qui elle est

« Trop rêveuse, trop sensible, trop naïve », mais aussi « insaisissable, ambivalente, impulsive et imprévisible ». Je déstabilise, je rends songeur, je trouble qui tente de me comprendre parce que je suis en perpétuelle contradiction. Capable de douceur et d’empathie, à l’écoute des autres et douée de compassion, je peux faire montre d’intransigeance, de dureté et d’une violence rare. Je vais et suis là où l’on ne m’attend pas, je m’efface devant un groupe d’enfants, me noie et dépéris à l’école et plus tard dans le milieu professionnel alors que je rayonne dans les arts et la religion. J’ai tant appris à faire semblant, à poser un masque que j’ignore qui je suis. Je me déteste souvent, me fais la guerre et me fais peur, me brûle les bras à coup d’encens comme l’on brûlait les sorcières au moyen-âge pour hérésie mais au fond, je conserve envers et contre tout une flamme de survie, un sursaut même infime en moi qui m’exhorte de continuer la lutte.

Sans l’amour indéfectible de mes parents et de mes sœurs, celui de mes animaux et des créatures merveilleuses comme les anges et les fées, j’aurais déjà gagné les Hadès. L’abîme, je le côtoie régulièrement, ce « Bas Astral » des médiums ou cette « dépression chronique » des médecins, ce sont des réalités qui ont rythmé mon existence. Pourtant je crois en la lumière avec mes idéaux, mes rêves fantasmagoriques et mon monde bien à moi peuplé d’elfes, de dragons ou de preux chevaliers.

Ce sont eux, ces héros fantastiques, ces esprits magiques qui m’ont aidée à tenir bon face à cette machine à broyer les âmes et les cœurs qu’est la médecine et le système d’éducation français. Depuis mon enfance, médecins et enseignants s’escriment à me faire rentrer « dans la norme » et à me « coller des étiquettes ». De gauchère contrariée où on me força à écrire de la main droite parce que « le monde n’est pas fait pour les gauchers » dixit une institutrice et une orthophoniste, à « fille à papa maman » parce que j’ai toujours été la tête de classe, j’ai connu une enfance et une adolescence houleuse, douloureuse où les mondes merveilleux étaient mon unique refuge.

 

À la Pitié Salpêtrière  : insultes et conditions de vie indignes

Puis arrivèrent mes vingt ans et la descente aux enfers, l’agonie dans les mains d’une valse de médecins et de spécialistes tous jaloux de leurs titres, imbus de leurs savoirs et aveuglés par leurs prérogatives illusoires. À vingt ans, je me vois enfermée à la Pitié Salpêtrière au bâtiment six rez-de-chaussée par un grand urgentiste qui me taxe « d’idiote et de stupide anorexique dont on ne veut pas » et de « menteuse et manipulatrice ». Pas de contact avec l’extérieur, pas de douche, obligée d’aller en catimini avec un gant de toilette me « laver » dans le placard à balais des aides-soignantes et le rituel quotidien de me faire me mettre nue devant le grand ponte et ses internes pour qu’il leur montre ce qu’était une « anorexique »…

Au bout de quatre semaines de torture mentale et de maltraitance physique, j’arrive à dérober mon portable confisqué par les infirmières et appeler ma mère à l’aide. Nous signons une décharge devant le grand professeur urgentiste en exigeant ma sortie. Nous avons eu droit à une menace de ce dernier : « Madame, des filles comme la votre on n’en veut pas, elles prennent la place de vrais malades. Dans un mois vous reviendrez à genoux me supplier de la reprendre, je refuserai et votre fille mourra. ».  Nous avons tenu bon avec ma mère, je suis sortie non sans sentir collée sur moi l’étiquette de coupable, de fille manipulatrice et menteuse. Menteuse à qui ? À moi-même ? Aux autres ? Je peine à me remettre, encore aujourd’hui à 34 ans, de cette première expérience en hôpital. D’autant plus que la psychiatre qui travaillait avec cet urgentiste m’avait exhortée à le remercier pour ses compétences inouïes et sa capacité à sauver des vies. Pas la mienne en tous cas…

 

Guerre d'ego

Mon errance médicale a encore duré. J’ai eu le droit à des consultations stériles avec le grand professeur spécialiste des Troubles du Comportement Alimentaire qui publie de nombreux ouvrages qui refusa de m’envoyer vers des confrères parce qu’il voulait rester le seul à me soigner, même lorsque je poussais des hurlements assourdissants et que je me recroquevillais au sol des heures chez moi et dehors, dure comme une pierre… Je le suppliais de me faire hospitaliser pour mon salut parce que je devenais folle dangereuse pour moi-même.

 

« Folle, paranoïaque atteinte de délires, besoin de neuroleptiques » (psychiatre en libéral)

Puis vint la psychiatre de la rue Daguerre à Paris qui m’a littéralement traitée de « folle, paranoïaque atteinte de délires  à me prendre pour une fée ». Cela déclaré froidement dès le premier rendez-vous un 24 décembre ! Bonjour l’angoisse et la crise en sortant du cabinet, merci à mes parents qui m’ont « cueillie » comme une fleur fanée en plein hiver de son existence piétinée.  Pour cette psychiatre, je ne pouvais m’en sortir sans neuroleptiques évidemment.

 

« Schizophrène » : la valse des neuroleptiques

Puis de dépressive et d’anorexique boulimique traitée à coup d’hôpitaux de jour à Villejuif où les malades restaient enfermées entre elles sans accompagnement, je suis passée à la case « schizophrène ». Ah ! Tout de suite, cela jette un froid, cela fait plus sérieux…Bonjour la valse de médicaments en tous genres ! J’ai tout testé, tout rejeté, écopé de tous les effets secondaires possibles et pourtant, rien aucune amélioration. Les psychiatres ne comprennent pas, je suis un ovni, normalement la camisole chimique ça marche n’est-il pas ? Mais pas sur moi. Et puis je refuse de vivre comme un végétal amorphe. Ma vie reste l’écriture et le chant, je ne supporte pas d’être quasi paralysée par un Risperdal trop fort, ou aveugle à cause d’un Solian anesthésiant.

 

De « borderline - schizotypique - TCA » à « schizophrène intelligente »

Alors, pour en avoir le cœur net, je consulte le Centre Expert de Créteil en 2016 et là, bonjour la nouveauté, me voici parachutée au rang de « Borderline-Schizotypique-TCA », la très sainte trinité !  Ma psychanalyste réplique par un impérieux « c’est n’importe quoi vous êtes une schizophrène intelligente ». S’ensuit une lutte acharnée entre mon psychiatre et ma psychanalyste d’un côté et le Centre Expert de l’autre.

« Non madame, votre fille regarde dans les yeux et ne se balance pas, donc elle n’est pas autiste »

Et l’autisme asperger dans tout cela ? Et bien je le dois à ma mère qui songe à cette piste depuis des années mais qui s’est toujours fait éconduire par les psychiatres : « non madame, votre fille regarde dans les yeux et ne se balance pas, donc elle n’est pas autiste »… Les clichés ont la vie dure ! Puis enfin l’illumination : printemps 2017, ma mère tombe sur un article du journal Ouest France traitant de l’autisme féminin, de l’AFFA de Marie Rabatel et de Magali Pignard et me voici inscrite dans le groupe facebook dédié aux femmes en démarche diagnostique et femmes de l’association. Pour moi c’est une révélation inouïe ! Je découvre que mes troubles, mes difficultés mais aussi mes « dons » (et oui, nous en avons nous aussi, nous les femmes aspies) sont partagés par d’autres femmes ! Je ne suis ni un ovni, ni une idiote, ni une coupable ! Le réconfort que m’apporte le groupe et résultat de 163 sur 200 au aspie quiz glané sur internet m’incitent à entamer de nouvelles démarches.

 

Bras de fer avec des « spécialistes » de l'incompétence

Cela contre l’avis formel et sans appel de mes deux psychiatres. L’un d’eux s’est acharné et s’acharne toujours à me seriner avec condescendance : « cela ne vous sert à rien de rester dans ce groupe de l’AFFA puisque vous n’êtes pas autiste, c’est inutile. ». Aucun de mes deux psychiatres ne croit à la piste de l’autisme. Pourquoi ? Parce que je regarde parfois les gens dans les yeux évidemment ! J’ai tenu bon malgré tout en exerçant un véritable bras de fer avec ces deux spécialistes butés dans leurs convictions périmées. Enfin l’un d’eux a fini pour comprendre mais pas le premier… Tant pis…

 

Diagnostic Asperger : la délivrance

Alors s’ensuivent les rendez-vous auprès du docteur R. et de la psychologue Mme F. qui aboutissent ce 22 novembre 2017 à mon diagnostic de délivrance : je suis autiste asperger et HPI ! Et là, enfin, oh joie, je sens que c’est la vérité, que les paroles du docteur R. résonnent et vibrent en moi ! Pardonnez-moi l’expression pour les athées mais j’exulte : Alléluïa !

Un grand merci à l’AFFA et aux filles du groupe pour tout le réconfort apporté !

Chloée »

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