S’intégrer en surface tout en se désintégrant en profondeur…


Texte d'Adeline Lacroix, membre de l'AFFA, illustrant la stratégie du camouflage et les conséquences que cela a engendré.Click to TweetVoici un texte d'Adeline Lacroix, membre de l’Association francophone de femmes autistes (AFFA), qui en dit long sur les conséquences engendrées par le camouflage (intégration de surface), stratégie particulièrement employée par les femmes afin de passer inaperçues.

Définitions du Larousse 

  • Intégration : action d’intégrer, de faire entrer quelque chose dans un ensemble/fait que quelqu’un soit assimilé à une collectivité
  • Désintégration : destruction, dissolution venue de l’intérieur

Il m’aura fallu les quinze premières années de ma vie pour décortiquer ce qui se trouvait autour de moi, mais surtout ceux qui se trouvaient autour de moi. Les dix premières années se déroulèrent sans trop de heurts, avec certes, cette impression d’être ‘à côté’ mais dans un environnement relativement protégé, pouvant me préserver de certaines souffrances inhérentes à la société actuelle. Les cinq suivantes furent plus compliquées… Je m’en suis malgré tout sortie, en me raccrochant à certaines branches, qui furent mon salut…
 

De la femme invisible à la femme caméléon

À l’issue de ces quinze années d’études des comportements humains, souhaitant surmonter une triste solitude plus ou moins forcée, j’osai enfin jouer les prémisses de mes premiers rôles sociaux… Telle une actrice débutante, je ne maîtrisais pas encore mon personnage… Il y a tellement de choses auxquelles il faut penser… La parole d’abord, son fond… mais aussi sa forme ; les gestes, le regard… Au prix d’un dur labeur, peut-être le plus grand travail de ma vie, je réussi à plus ou moins communiquer et par là-même, à m’intégrer au monde, à m’intégrer aux autres, tout au moins, dans la forme…
 
Formellement, j’étais assimilée à la collectivité : enfin, j’avais des « amis » (personnes liées par un attachement, une sympathie témoignée) pour moi la sympathie se témoignait par le fait qu’on m’adresse la parole, ce qui était chose nouvelle).
 
Pourtant, foncièrement, j’étais bien loin de la notion d’amitié que les jeunes entendent habituellement…
 
Malgré tout, je crois que je pouvais enfin dire que j’étais « intégrée ».
 
Je m’étais rapprochée des autres en me calquant sur un fonctionnement qui leur est propre. Un faussaire copiant un tableau… Le style et l’inspiration ne sont pas siens mais l’image finale peut parfois faire illusion…
 
Je faisais partie du « tout » car j’avais réussi à paraître ce que mes interlocuteurs souhaitaient que je sois et parce que je me fondais tant bien que mal dans leurs codes fluctuants, aidée par un naturel poli et réservé.
 
J’étais passée de la femme invisible à la femme caméléon.
 

Une métamorphose, non sans efforts, mais surtout à quel prix…

Chacun est différent de l’autre. Pourtant, tous ces « autres » semblaient avoir une essence commune dans laquelle je ne me reconnaissais pas… Je n’ai jamais osé parler de cela, ayant bien trop peur d’être prise pour une imbécile ou pour une folle… Coelho disait « il faut être fou mais apprendre à le faire sans attirer l’attention »… Alors j’ai effectivement cherché à ne pas attirer l’attention… M’adapter au maximum… Taire mes douleurs, mes interrogations, mes incompréhensions… Rentrer dans des logiques qui n’étaient pas miennes ; dissimuler mes souffrances derrières les masques que la société me faisait porter… Faire semblant en essayant de me convaincre que cela était mieux pour moi… Cacher mes irrégularités, travailler quotidiennement ce qui n’était pas naturel chez moi, parfois en utilisant des substituts… Drogues – cocaïne, mdma – stimulant les fonctions qui me faisaient défaut – la communication, l’attirance pour l’autre – Drogues – cannabis, opiacés parfois – apaisant les angoisses, calmant les crises, séchant les larmes qui ne cessaient de vouloir déborder de mon corps. Une camisole chimique pour correspondre au monde des autres…
Ce que j’étais à l’intérieur hurlait mais le cadre de la société et la rigueur que je m’imposais à le respecter le taisaient. Le cri était sourd et ne pouvait sortir mais je le ressentais monter en moi et il était bien l’incarnation de cette dissolution venue de l’intérieur… Ma désintégration avait débuté… fruit de mon inepte intégration au monde…

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