Moi, femme invisible….


Article écrit par Ariane, membre de l'association. 

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Il était une fois une petite fille…presque comme les autres

Je suis née en 1976, à une période où Internet n’existait pas.J’étais une petite fille sage, assez renfermée, curieuse, indépendante, proche des animaux.

J’ai eu une petite sœur quelques années après. J’ai grandi dans un environnement familial aimant et sécurisant, élevée par des parents courageux qui ont toujours tracé leur route en restant soudés. Un peu anxieux peut-être, exigeants sans doute avec eux-mêmes. Avec des valeurs morales. Je n’ai pas rencontré de problèmes particuliers jusqu’au milieu de l’école primaire. C’est là que les choses se sont compliquées.

La pré-adolescence et la difficulté des liens sociaux

J’étais sérieuse, un peu bavarde ou rêveuse parfois, avec un caractère affirmé. J’ai commencé à subir des attaques, verbales ou physiques, des coups de pied ou des insultes à partir du CE2 environ - essentiellement de la part des garçons, et surtout des plus brillants qui ne supportaient pas de me voir arriver en tête du classement des meilleurs élèves. Je ne comprenais pas pourquoi le fait de bien travailler me valait autant de réprimandes. Je pensais que cela s’améliorerait au collège. Ce fut pire.

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Nous étions une classe qui accueillait des élèves difficiles, dont certains avaient redoublé voire triplé. Les garçons étaient majoritaires, et les filles très effacées.

Un petit noyau de la classe s’est ligué contre moi et m’a fait subir durant 2 ans, tous les jours, du harcèlement.

Harcèlement verbal essentiellement. C’étaient des insultes à caractère sexiste souvent, voire sexuel, des dessins obscènes, des imitations, non seulement pendant les intercours et les récrés, mais aussi dans la classe, parfois à côté de moi, ce qui m’empêchait de me concentrer. Je ne dormais plus la nuit. J’étais perturbée par les images sexuelles que je recevais sans savoir comment y répondre. Je me suis murée dans le silence. Les profs ne voulaient rien voir, la principale non plus. Mes parents et surtout mon père ont fini par identifier la source de mes problèmes, et mon père qui était alors délégué de parents d’élèves, a mis les pieds dans le plat lors d’un conseil de classe. Il faut savoir qu’en cinquième, malgré le harcèlement dont je faisais l’objet, on m’avait élue déléguée de classe. Un statut pas tellement protecteur.

On m’a changé d’établissement. Je me suis retrouvée avec des gens bien élevés, polis, travailleurs, qui me respectaient.

Ma vie a changé et j’ai noué des amitiés. Toutefois je restais toujours en retrait et avais un caractère exclusif, des intérêts prononcés ou des sujets de prédilection

Je partageais ces sujets avec un ou deux personnes à la fois, j’aimais me poser des questions, échanger sur tout, me cultiver, lire beaucoup, écouter de la musique, j’aimais le cinéma passionnément…

De fille à femme…

Peu à peu l’adolescence est arrivée. J’avais très peur des relations avec les garçons. Je les voyais soit comme des agresseurs potentiels, soit comme des princes charmants inaccessibles. Cela a duré longtemps, très longtemps. Je pensais beaucoup à mon apparence et à l’image que je dégageais. Je ne voulais pas déplaire, être parfaite tout en rêvant d’être moi-même.

A 17 ans, je suis devenue anorexique et boulimique. Je m’affamais d’un côté, je me gavais et me faisais vomir de l’autre. Cela a duré longtemps, très longtemps. Je me cachais derrière des tonnes de nourriture ou dans le vide de la faim. J’étais un puits assoiffé d’amour que personne ne voyait. Je voulais toujours plaire à mes parents et surtout à mon père qui m’avait sauvée des griffes des méchants au collège. Mes parents ont fait de leur mieux pour me soutenir, m’éviter l’exclusion, me rendre autonome et libre. Mais jamais je n’ai pu être complètement libre d’être moi-même. Parfois je ne voulais pas parler, je voulais m’isoler, parler avec les animaux, lire, écrire, vivre dans mes films.

Les injustices du monde, la méchanceté, la bêtise m’écœuraient. Je partais dans des croisades imaginaires avec pour seules armes, ma foi et un cœur gros comme ça.

On me disait trop sensible, trop naïve. Je n’aimais que ceux qui pensaient différemment, qui étaient en marge, ceux qui souffraient. La réussite me fascinait à titre sociologique autant qu’elle me révulsait. Je crois que rien n’a changé.

J’ai émis deux appels au secours, en avalant des somnifères. L’une des deux tentatives s’est déroulée au lycée, dans la classe, à côté de ma meilleure amie. Personne n’a compris pourquoi j’avais fait cela. Nous avions perdu une camarade de classe quelques mois auparavant qui avait préféré la mort à la dureté de la vie. Peut-être que l’idée avait fait son chemin chez moi aussi.

Le passage à l’âge adulte : entre affirmation et adaptation permanente

J’ai suivi des études, cherché un travail, me suis installée à Paris. Pendant toutes ces années, j’ai été incapable de me fixer quelque part ou avec quelqu’un. Toute relation durable finissait par m’étouffer, qu’elle soit professionnelle ou personnelle. Je ne voulais pas d’enfant, la maternité me dégoûtait.

Les mécanismes relationnels et les cadres que s’imposaient les humains entre eux me révoltaient. Je n’aimais pas les autres et leur témoignais parfois du mépris. Je m’émerveillais d’étincelles en eux, mais je ne voulais pas vivre à leurs côtés.

Je n’aimais que ma famille proche, avec parfois des difficultés de compréhension mutuelle, et certains amis qui sont restés. Il y en a peu finalement, et ce ne sont pas forcément ceux avec lesquels j’entretiens des relations fréquentes. Mais ils et elles sont là, toujours fidèles, comme des petits anges. Parmi eux, il y a des morts. Je les aime aussi car pour moi, ils sont aussi présents que les vivants.

J’ai beaucoup souffert, beaucoup craqué. J’ai vécu des moments compliqués. J’ai eu une IVG qui m’a renvoyée à l’image que j’avais de moi, je l’ai vécue dans la plus grande solitude. Alors comme je ne trouvais ma place ni dans mon couple, ni dans le travail, ni vraiment dans le monde, je me suis mise à boire. Un peu, puis beaucoup trop parfois.

J’ai eu des crises, j’ai fini à l’hôpital. J’ai vu des psys, j’ai pris des médicaments. Rien n’a changé vraiment, j’ai juste perdu quelques kilos puis je me suis séparée.

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J’ai rencontré quelqu’un qui me montrait la vie et le monde sous un jour nouveau où tout semblait possible, y compris le bonheur. J’y ai tellement cru que je suis tombée enceinte. Au bout de 4 mois et demi, j’ai perdu l’enfant. Décédé in utero. Un accident, un défaut de fabrication. Ce n’était de la faute de personne. J’ai à nouveau vécu cette expérience dans la plus grande solitude, sans arriver à partager ce que je ressentais. Et je suis à nouveau tombée enceinte. J’ai donné naissance à une merveilleuse petite fille à qui j’ai donné tout l’amour que j’avais. J’ai continué ma vie, accaparée par une vie de famille et une activité multimodale très prenante. Je laissais les autres empiéter sur mon espace parce que j’avais trouvé une forme d’utilité sociale et un moyen de réparer un peu le monde tel que je l’imaginais. Mais je m’épuisais. Je me suis remise à boire.

Un long parcours de résilience et de cheminement vers ma vérité

Séparée, j’ai voulu me recréer un espace vital indépendant avec ma fille une semaine sur deux. Et au bout de 5 mois, il y a eu le feu. J’ai pris des risques, j’ai vu la mort de près. Coincée au dernier étage au-dessus des flammes, j’ai longé le mur en marchant sur une corniche pour me réfugier sur le balcon du voisin alors absent, en attendant les secours. Je suis restée une vingtaine de minutes je crois, et toutes sortes de questions m’ont traversé l’esprit : « C’est un cauchemar, ça ne peut pas être réel. Et si je sautais ? Est-ce que je vais mourir ? Vais-je revoir ma fille et mes parents ? Non, pas maintenant, j’ai encore trop de choses à réaliser, je n’ai pas fini… »

Rien n’a plus jamais été pareil ensuite. J’avais touché du doigt quelque chose d’essentiel : l’idée de ma finitude et la confirmation que j’avais accès à un univers invisible. Une partie de moi est morte cette nuit-là, une autre a commencé à émerger. Et ce furent 5 années douloureuses de gestation. 5 années où j’ai rencontré des personnes dans mon milieu personnel et professionnel qui m’ont fait aller au bout de mes limites, et fait comprendre de quoi j’étais capable aussi. J’ai construit une carapace qui empêchait quiconque d’entrer au cœur du réacteur. J’ai été violente, maltraitante, j’ai commencé à me venger du mal qu’on m’avait fait. Parfois dans les cris, parfois sans bruit.

Mais je n’ai plus laissé personne m’imposer ses règles. J’ai réfléchi sur la société, j’ai aidé mon prochain de manière plus sélective. J’ai beaucoup travaillé, sans beaucoup gagner, j’ai agi pour la beauté du geste et pour payer mes charges en préservant l’équilibre affectif de mon enfant. Et puis j’ai compris que quoique je fasse, rien n’expliquait ce vide que je ressentais quand j’étais avec les autres, alors que je me sentais si remplie de joie et d’amour quand j’étais seule, en particulier avec la nature.

J’ai probablement déçu ou surpris mes proches, qui se sont détournés de moi.
Je survivais grâce à la présence discrète et modeste d’êtres bienveillants qui respectaient mon territoire et ma personnalité, et ne m’en voulaient pas d’être comme j’étais.

Et puis un jour, l’univers en qui j’ai toujours cru, m’a envoyé un homme qui m’a dit ce que personne ne m’avait jamais dit, et m’a encouragée à chercher ma vérité. Lui non plus ne se sentait pas de ce monde, ne trouvait pas de réponses à ses questions, ni même de personne avec laquelle se les poser finalement. Tout était devenu insipide pour lui, comme pour moi, nous étions las. Je croyais être au plus bas, mais il l’était plus que moi. Très rapidement, nous avons été confrontés à sa maladie.

Nous avons affronté cela ensemble. Dans cette même année, nous nous sommes battus contre une tumeur, nous nous sommes aussi beaucoup questionnés et avons rebattu les cartes de notre existence.

J’ai découvert que j’étais surdouée grâce à lui, lui l’était et le savait déjà, puis quelques mois plus tard, avons appris que nous avions chacun un trouble du spectre autistique. Ce qu’on nomme anciennement syndrome d’Asperger. Nous sommes allés littéralement chercher notre diagnostic à la force du poignet comme on dit, par des recherches, des lectures, des tests et des recoupements.

Apprendre cette vérité à mi-parcours, à l’heure où l’on fait le bilan du passé et où l’on envisage l’avenir, a plusieurs effets :

  • le premier est de réaliser que tout le monde m’a menti. J’ai vu une petite dizaine de psys, aucun n’a été foutu de détecter mon autisme ni mon haut potentiel. J’ai tout entendu, y compris des choses « on est bien obligé de vivre en société » ou « il faut être vous-même », « vous ne vous foutez jamais la paix ». Il faut dire que j’ai dû bien me planquer derrière mon masque social, et encore, je cultivais ma grande gueule…

Les phases dépressives, tentatives de suicide, problèmes d’addiction et globalement mon instabilité étaient les symptômes d’un mal-être, mais les signes de particularités non assumées car je n’avais pas les grilles de lecture de mon fonctionnement.

Depuis que je sais qui je suis, j’ai éliminé toute substance ou relation toxique de ma vie et cessé de me culpabiliser.

Je pardonne à mes parents, qui ont eu fort à faire avec leur propre histoire et que je ne peux blâmer. Et puis, quand il y a de l’amour, ce sont des questions qui ne se posent pas. Ils m’ont élevée, l’eau a coulé sous les ponts et aujourd’hui c’est à moi de prendre soin d’eux. La vie est courte, ne perdons pas de temps.

  • Ensuite, mon rapport au monde n’est pas celui des non-autistes. Il est très différent. Je n’ai été mal dans ma peau que pour une seule et unique raison : les autres. Avec moi-même, la nature, les éléments, les plantes, les bêtes, pas de problème. Avec des centres d’intérêts restreints et constants, des routines inaltérables, pas de problème. Avec certains êtres, dans une relation de pureté et d’acceptation totale de ce qu’on est, dans toute sa singularité, sans chercher à se changer, pas de problème.
  • Enfin, j’ai compris ce qu’instinctivement et bien plus je sentais : le monde n’a pas à être gouverné par les humains. Les humains sont pilotés par leur ego et la peur de la mort, ne tirent pas les leçons de leurs erreurs, détruisent tout et se croient au-dessus de la mêlée.

Femme autiste, j’ai quelque chose à dire au monde

Je crois que beaucoup d’entre nous, autistes, avons compris notre place.

Nous avons très tôt levé les yeux au ciel et pris conscience que nous n’étions que des petites particules assemblées à l’intérieur d’un grand tout qui est en fait un grand vide, rempli de possibilités qui interagissent entre elles comme elles interagissent avec l’univers. Aucune espèce n’est supérieure à une autre, et surtout pas l’espèce humaine. L’anthropocentrisme ne signifie rien pour nous.

Une grande majorité, surtout celle qui pense détenir le pouvoir de vie ou de mort et décider du sort des autres, ne supporte pas que nous n’ayons pas besoin des structures sociales et de préserver les liens pour vivre heureux. Dès que nous nous éloignons, vous cherchez à nous ramener dans le troupeau comme des brebis galeuses en nous faisant croire à quel point nous sommes précieux. Mais ce que vous voulez surtout, c’est nous utiliser et ne pas nous laisser donner notre avis hors du cadre que vous avez délimité, car au fond vous savez que nous avons le plan de l’univers et que toutes ces histoires de pouvoir et de souhait d’immortalité nous dépassent.

Pour certains d’entre vous qui souffrez, ou tentez de surnager dans cet océan agité, vous vous rendez compte que vous avez laissé une poignée de gens mal intentionnés prendre le contrôle de vos vies parce que vous n’avez pas osé ou voulu vous rebeller, penser et agir par vous-mêmes. Et maintenant, vous voulez sauver le monde tout en maintenant ce qui est. Mais il est déjà trop tard.
L’humanité porte en elle les germes de son autodestruction car elle a péché par orgueil.

Je connais bien des personnes sensibles, généreuses, et qui ne sont pas autistes. Mais je dois bien avouer que parmi eux se trouvent essentiellement des pauvres, des marginaux, des handicapés, des fous au sens où vous les définissez, ou des personnes qui ont connu intimement la souffrance.
Quand on a survécu à des épreuves de la vie, qu’on a été touché, on ne peut pas tricher ni se raconter d’histoires en prétendant être mieux que les autres. Cela ferait du bien je crois, à beaucoup d’expérimenter la faim, la soif, le froid, la perte d’un sens ou une blessure qui empêche de vivre une vie « normale ».

Il paraît que la plus grande preuve d’intelligence est la capacité d’adaptation. Mais l’adaptation à quoi exactement ? À ce monde malade qui fait la pluie et le beau temps sur les marchés financiers et dérégule le climat, qui réduit en esclavage et empoisonne ses semblables pour de l’argent ? À cette robotisation des individus au nom du progrès technologique, lequel mène à la fin de la mort ? Mais quelle prétention !

Moi, je ne veux plus m’adapter ni aux autres, ni à ce monde que vous nous jetez en pâture comme si nous n’avions d’autre choix que d’en ramasser les miettes. Je ne le ferai plus que dans un seul but : assurer ma survie et celle de mes proches, jusqu’à ce que je puisse me passer de la société telle qu’elle est organisée et qu’on veut me l’imposer. Je refuse que mes capacités soient exploitées pour vous servir et vous valoriser. C’est moi qui déciderai désormais de ce que je donne, à qui et comment.

Je suis surdouée, autiste, femme, maman, habitante de cette planète et groupe d’atomes, et je voulais vous donner ma version des choses.

Bientôt, je reprendrai ma liberté et repartirai dans la jungle, et vous laisserai en plan sous les décombres de votre modèle ridicule et destructeur dont je n’attends plus rien.

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3 commentaires sur “Moi, femme invisible….

  • Anne

    Tout ce que tu as écris est très beau, moi je me sens vide, vidée, perdue, attaquée, meurtrie, détruite, mal , salie, malmenée , écoeurée, dégoutée, ahurie, abrutie, lacérée ….. mais je tiens le coup, pas le choix…. bravo et merci,

  • Hey-Lodie

    Cet article est tout simplement poignant… Je partage votre vision de la société et le de la suradaptation. Je suis souvent en colère lorsque je réalise que si je me force tant à paraître agréable aux autres, même quand je voudrais simplement qu’on me laisse seule, c’est uniquement pour eux car la plupart des gens ne comprennent pas le besoin de solitude. Lorsque je suis dans mon monde, on veut souvent m’en sortir, pensant probablement que j’en souffre alors que cet isolement m’est vital et qu’on m’empêche d’y accéder…
    Actuellement, je n’ai pas de diagnostic officiel, je n’ose donc pas me donner le droit de suivre mes besoins mais j’espère un jour avoir votre courage de prendre cette liberté.
    Merci pour votre article !