Sophie, entrepreneure : la naïveté sociale à l’épreuve de la vie professionnelle


Sophie, 48 ans, membre de l'AFFA, a créé sa propre entreprise après plus de 20 ans d’errance professionnelle. Le diagnostic de syndrome d’Asperger obtenu il y a 4 ans lui a permis d’organiser sa vie et son travail de façon beaucoup moins violente. Malgré tout, les obligations sociales inhérentes à l’activité la mettent encore parfois en danger, professionnellement et personnellement.

 

Les premières difficultés

Après une scolarité très chaotique, je quittais le lycée en fin de seconde pour aller travailler en Amérique du sud, chez une collègue de ma mère, au sein d'une petit groupe de francophones en coopération. J’avais 17 ans et je me savais HQI mais « autisme » ne faisait partie ni de mon vocabulaire, ni de mon monde. Cette expérience fut dramatique, la collègue se révélant être très agressive avec moi le séjour fut écourté brutalement et je restais longtemps traumatisée. Je pensais que je n’avais simplement pas réussi à m’affirmer.

Complètement décalée et inconsciente de l’être, je n'ai réussi que trois entretiens d’embauche durant ma vingtaine et uniquement pour des petites entreprises locales dont les dirigeants me connaissaient ou connaissaient ma famille. Au départ j’étais enthousiaste et fière d’avoir trouvé du travail mais rapidement les choses s’envenimaient. Le lieu commençait à m’angoisser, les rapports avec les autres devenaient difficiles, toujours incompréhensibles, je me sentais submergée. Heureusement, la plupart du temps, il s’agissait de CDD que je me contentais de ne pas renouveler.

 

Un havre de paix de courte durée

À 25 ans, je créais, avec ma sœur, un centre de tourisme équestre et ce fut la révélation. Je réussissais assez bien à faire de ce lieu un endroit agréable qui attirait le public et accueillait des enfants en difficulté, dont quelques jeunes handicapés qui revinrent ensuite régulièrement. Je me rendis compte avec surprise que pour une fois dans ma vie, ce que je faisais fonctionnait. C’était la vie qu’il me fallait : libre, dehors, avec des animaux, des gens de passage et des personnes « spéciales ». Malheureusement, les finances et ma sœur décidèrent de me laisser tomber après quelques mois et je retombais dans le cauchemar du pointage au chômage.

Je passais donc ainsi des années à travailler quelques mois par an, de façon à conserver mon RMI et finis par travailler pour ma mère qui profita d’une main d’œuvre très bon marché pendant plusieurs années sans que j’ose me rebeller. Mes difficultés lors de ces « épisodes » professionnels étaient toujours les mêmes :

  • des relations qui se dégradaient rapidement avec, de mon côté, une incompréhension totale sous les accusations. Je ne percevais que les interprétations erronées de mon comportement et de ma communication mais j’étais incapable de discerner clairement les rouages du problème.
  • une anxiété importante dans certains lieux et auprès de certaines personnes. Des éléments visuels et auditifs de certains environnements me plongeaient dans un cauchemar. Là encore, je me pensais simplement folle ou pour le moins névrosée.
  • une fatigue intense, envahissante. Au bout de quelques semaines à plein temps, le malaise devenait insoutenable.

 

De formations en formations…

Durant cette période, j’ai obtenu mon bac en candidate libre ainsi qu’un BTS de Gestion et protection de la nature et je me suis inscrite à un DU en Écologie humaine dont je n'ai jamais à rendre le mémoire. À 30 ans, j’avais donc un petit diplôme dans un domaine qui me passionnait mais j’étais tout simplement incapable de trouver du travail et même d’en chercher. Pour ce faire, il aurait fallu que je quitte l’endroit où je vivais, que je parte seule, que je me confronte à des inconnus, que je m’entende avec les humains, choses pour lesquelles je n’étais de toute évidence absolument pas douée. Je ne comprenais pas du tout cette sensation qui me poursuivait de parler une langue étrangère. J’étais consciente que ma panique à  l'idée de devoir travailler dans un environnent visuel et sonore déplaisant n’était pas tout à fait normale et je poursuivais nombre de thérapies pour essayer de sortir de cette ornière.

Incapable d’obtenir un emploi dans une entreprise, je m’inscrivais donc à une formation professionnelle d’infographiste et m’installais en indépendante. Ce travail créatif et indépendant me convenait parfaitement et je me pensais sortie d'affaire. C’était sans tenir compte de mon incapacité à commercer... J’avais beaucoup de mal à trouver des clients et j’étais au bord de la crise d’angoisse quand il fallait aller à un rendez-vous ou même répondre au téléphone. Je dépensais toute mon énergie pour être parfaite, ne rien oublier, offrir une prestation de haute qualité pour, souvent, des facturations minuscules. À cette époque, je fis un burn-out complet. Je tombais très malade et ne sortis plus de chez moi pendant 18 mois.

 

Les impacts du diagnostic

Quelques années plus tard, je créais mon entreprise actuelle avec l’aide de mon ami, développeur pour le commerce en ligne. En travaillant seule dans un environnement adapté, dans un monde de plantes, de belles photos et dans le silence, je remontais doucement la pente en faisant de mon mieux – même si un rendez-vous à la banque me demandait deux jours de solitude et de calme avant et après. J’organisais un protocole de réponses parfaites pour tous les cas de figures, optais pour la collecte postale à domicile et comptais des milliers de graines tous les jours sans m’ennuyer. Mais j’étais persuadée d’être malade psychique, complètement irrécupérable pour la société.

À 44 ans, la thérapeute qui me suivait m'informa que d’après elle, mon problème ne venait pas d’une maladie psychique mais d’une différence structurelle. Je me mis à fouiller dans ce sens et redécouvris l’autisme. Je n’avais jamais pensé que cela pouvait me concerner mais soudain, je voyais les femmes autistes s’exprimer et j’avais la certitude d’avoir enfin trouvé.

Après quelques mois/années et un diagnostic plusieurs fois confirmé, je cessais enfin de me maltraiter. J’avais déjà relativement bien aménagé ma vie mais la culpabilité et l’obsession de changer disparurent. J’acceptais de prendre le temps nécessaire pour les rendez-vous et ne me précipitais plus pour répondre à tout prix au téléphone même si je ne me sentais pas bien. Je compris et, je crois que je me pardonnais, de n’avoir pas su ni gérer les gens, ni supporter certaines ambiances ou tâches qu’on m’imposait. Je me pardonnais de n’avoir pas été capable d’avoir la carrière qu’on attendait de moi en raison de mon QI.

 

Abus de confiance

Dans le courant 2016, je pris conscience que mon ex-mari, que j'avais gardé comme développeur avec une facturation mensuelle, n'avait en réalité pas travaillé sur mon site et mon référencement depuis des mois. Je lui faisais entièrement confiance et ne vérifiais jamais ses interventions. Je découvris que le site était bourré d'erreurs, de dysfonctionnements et lui demandais de le remettre en état mais il refusa. Je pris alors contact avec plusieurs webmasters que l'on me conseillait et me rendis compte que le site qu'il m'avait fait payer 15 000 € ne valait pas le tiers. En deux ans, il m'avait volé 27 000 €. Je le congédiais avec l'aide d'un avocat mais il revint me menacer et exigea 20 000 € de plus pour me laisser tranquille, arguant que de toutes façons, je ferai rapidement faillite sans lui. Devant mon refus, il publia des insultes abominables à mon sujet sur une page publique de Facebook. J'avais vécu et travaillé pendant dix ans avec un escroc sans m'en rendre compte.

Grâce à ma concentration totale et à ma très grande disponibilité, mon entreprise se développa fortement et, tout en travaillant souvent plus de 12 h par jour, je me mis petit à petit dans une grande tension pour ne pas faire d’erreur et garder ma clientèle. Mais j’étais aussi très motivée par mon nouveau projet : utiliser mon entreprise pour proposer des emplois à d’autres autistes. Mais début 2017, épuisée par un excès de travail (je ne partais jamais en vacances), je fis un très grave accident de santé qui mit ma vie en danger. Je devais arrêter de travailler immédiatement et me reposer durant deux mois.

J’embauchais alors une personne dynamique pour me remplacer. Bien que l’on me déconseilla cette personne dont l'agressivité laissait suspecter quelque chose, je ne voyais que son bon côté et finalisais le contrat. Elle devait travailler pour l’entreprise contre un salaire adapté. Elle profitait de ma confortable maison au bord de la mer en échange de la garde de mes chats. Enfin, je lui louais une voiture pour son confort personnel et qu’elle puisse profiter de la côte. Malheureusement, elle commença rapidement à faire n'importe quoi. Je restais toujours gentille avec elle, pensant qu’elle faisait de son mieux et qu’elle me disait la vérité. Je lui pardonnais ses nombreuses fautes et revint à deux reprises pour travailler à sa place quand elle n’y arrivait pas. Un jour, elle cassa la voiture louée pour son confort, exigea que je paie les réparations, garda une partie de mon stock en otage et ne revint plus travailler. Je dû reprendre le travail un mois plus tôt que prévu. Elle m’attaqua aux Prud’hommes quelques mois plus tard pour se faire payer les réparations de la voiture, les heures passées à s’occuper de mes chats et le mois où elle n’avait pas travaillé.

 

Une naïveté malheureusement « suspecte »

Les avocats consultés constatèrent que j’étais extrêmement naïve car cette personne avait très vite donné des signes de malhonnêteté. Ils avaient du mal à me croire. Finalement, cela se retournait contre moi car il est inenvisageable qu’un « patron » (évidemment neurotypique), se comporte ainsi (louer une voiture pour son salarié). C’était le signe que j’avais quelque chose à cacher. Ma communication abrupte et directe, ma patience avec elle, ma façon de voir les choses, tout était louche.

Ainsi, même en me sachant autiste, je n’ai pas su repérer une personne dangereuse ni gérer ses écarts et son comportement anormal. J’ai pris tout ce qu’elle me disait au pied de la lettre, je lui ai fait une totale confiance. Lorsqu’elle montra son vrai visage, elle me mit une pression énorme, me harcelant toute la journée alors que je travaillais à sa place pour rattraper les 150 commandes qu’elle n’avait pas traitées. Malgré cela, je prenais quand même le temps de chercher des moyens pour l’aider. Je me rends compte aujourd'hui que je suis incapable de déceler le double jeu et que je prends les personnes pour ce qu’elles me disent être. Je supporte très mal la pression, me parler sans cesse alors que je suis occupée à une tâche est un moyen très efficace de me faire perdre le contrôle et elle l’avait bien compris. Heureusement, sa demande était tellement énorme que je n’ai pas cédé mais je suis certaine que 10 ans auparavant, j’aurais fait tout ce qu’elle voulait.

 

Aujourd'hui, j’ai renoncé à mon projet de créer des emplois car cette expérience m’a montré que je n’ai pas les armes pour le gérer. Je rêvais aussi de recréer un lieu de médiation animale mais ce projet est également abandonné et j’opte pour la décroissance et la tranquillité avec le moins d’interactions sociales possible, du moins des interactions non choisies. Il m’aura fallu 32 ans pour arriver à un statut professionnel adapté et sans aucun soutien extérieur autre que les psychothérapeutes que j’ai payés de ma poche. Si j’avais eu le diagnostic jeune, si j’avais pu bénéficier d’une prise en charge psychologique ma vie aurait été très différente. Toutes ces batailles menées pour rien m’ont épuisée. Désormais j’espère juste pouvoir vivre en silence dans mon jardin.

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2 commentaires sur “Sophie, entrepreneure : la naïveté sociale à l’épreuve de la vie professionnelle

  • sandra meunier

    Je me reconnais beaucoup dans votre histoire, et vos péripéties. Faire trop confiance a des ‘amis’ surtout, vouloir faire au mieux pour les autres et se faire ainsi abuser, ainsi que la difficulté de travailler avec d’autres. Je ne suis fait proprement diagnostiquée cette année, a mes 40 ans. Mais cela fait deja quelques annees que je pensais bien tomber dans le profile autistique. Et ce diagnostique m ‘ a beaucoup aide. Je vous souhaite de trouver du bonheur dans votre jardin et activités.

  • Nicolas Terrier

    Merci pour votre beau témoignage
    Personnellement je suis Asperger
    Je vais moi aussi créer une société dans pas longtemps.
    Connaissez vous des aide ?
    À bientôt