Michèle Mesokee, autiste et conseillère bancaire


 

Du prêt-à-porter à conseillère bancaire, Michèle, jeune femme ayant une suspicion de TSA par son psychiatre, témoigne de son parcours étudiant et professionnel, semé d'embûches liées à ses particularités.

J'ai 36 ans et je suis conseillère bancaire.

Après une MANAA (mise à niveau en arts appliqués) et un BTS Stylisme de Mode, j'ai tenté de poursuivre en Licence Création, Conception et Développement de produits textiles et dérivés. J'ai toujours voulu être styliste, depuis toute petite.
J'avais réussi haut la main mon BTS car à mon aise dans plusieurs de mes intérêts spécifiques (tissus, couture, dessin...) mais je me suis ensuite confrontée à de nombreuses difficultés et je n'ai pas pu obtenir ma licence.
Il y avait d'abord le fait de ne plus être dans un cadre scolaire, au lycée où tout est bordé, avec des horaires définis, dans une classe de peu d'élèves, assise toujours à la même place.
Il a fallu que je m'adapte à un amphithéâtre en système universitaire, avec plein de visages inconnus, des horaires chaotiques et jamais une place disponible pour m'asseoir , de plus, en terme d'organisation, j'étais perdue, je ne savais pas comment gérer seule.
Il y avait également le trajet beaucoup plus loin de chez moi que le lycée et puis les cours en eux mêmes, pas mal de théorie et de documents complexes sur la gestion, la comptabilité, les coupes sur machines industrielles etc...
 
La licence devait être validée par un stage de fin d'année. J'ai pu décrocher un stage chez une styliste sur Paris. J'étais emballée j'allais enfin pouvoir être dans le bain et renouer avec mes intérêts spécifiques...
Mais une fois arrivée sur place j'ai vite déchanté. Mes soucis sensoriels et émotionnels me causaient pas mal de tort. Je finissais par arriver en retard, même après 3 semaines de stages je n'avais toujours pas mémorisé le trajet en métro puis à pied. Je me perdais toujours au même endroit, au même coin de rue et la styliste chez qui je bossais a commencé à me faire des remarques et à me prendre pour son bouc émissaire. Je n'étais déjà pas payée mais en plus elle pointait les minutes et les heures que je faisais ou que je manquais, elle vérifiait même que je n'emmène pas ses chutes de tissus. Et puis un matin je n'ai pas pu me lever, j'ai fais un gros melt down (crise).
Comment expliquer cela aux autres quand soi-même on ne comprend pas ce qui nous arrive ?
Je pensais que c'était la fatigue, le manque de sommeil, et bien sûr quand j'ai appelé pour signaler mon absence j'ai été priée de ne plus jamais revenir. Je n'ai pas compris cette réaction si tranchante.
Il me restait une semaine de stage à faire pour pouvoir valider ma Licence. La styliste ne voulait rien entendre et refusait même de me fournir mon attestation de stage. J'avais été exploitée pendant 3 semaines et je ne pouvais même pas le prouver ou me retourner. Et puis gérer un conflit je ne savais pas faire. Même en demandant une dérogation je n'ai pas pu valider mes acquis et donc passer ma licence. J'ai sombré plus ou moins moralement, j'ai tourné en rond au foyer pour étudiants où je logeais, j'avais toujours rêvé faire ce métier et finalement j'en étais écœurée.
 
J'ai alors déposé quelques CV dans le prêt-à-porter car il me fallait un revenu pour payer mon loyer et me nourrir.
Mon premier poste de vendeuse m'a amené rapidement à passer responsable de rayon. Mais dans le chahut d'un centre commercial, avec des horaires inhumains, trop de lumières, trop de bruits, trop de sollicitations. Je faisais des malaises à répétitions et les pompiers devaient venir me chercher quasiment tous les jours. Alors j'ai du stopper pour me reposer, puis j'ai de nouveau déposé des CV dans d'autres boutiques en me disant que ça irait mieux.
 
J'ai été prise dans une autre enseigne en tant que responsable de boutique directement. L'ambiance y était plus soft et le travail moins soutenu. Mais cette fois c'est socialement que j'ai craqué. La supérieure m'avait prise en grippe. Pensant que je répondais un peu trop souvent et que je la prenais de haut alors qu'en réalité je lui faisais simplement remarquer certains détails et que je n'étais pas assez efficace alors qu'en fait il était juste hors de question que je fasse du rentre dedans à la clientèle. J'ai vécu l'enfer pendant des mois, elle surveillait mes moindres gestes et avait même provoqué une erreur de caisse en sous entendant que c'était moi. Et de nouveau j'ai tout stoppé, je ne pouvais plus, j'ai craqué.
 
Je suis restée au chômage quelques temps. Je ne savais plus ce que je voulais mais je savais ce que je ne voulais plus. Je voulais souffler, avoir des horaires de bureau fixes et ne plus subir mes journées.
J'avais deux options : la fonction publique ou les banques. C'était un raccourci un peu étroit que j'avais en tête mais je me suis lancée. Dans le premier cas il aurait fallu passer un concours. Je ne me sentais pas la force de réviser et de me replonger de nouveau dans les bouquins et peut être essuyer encore un échec.
 
J'ai donc postulé dans les banques. C'était une épreuve terrible mais j'y suis allée au culot et cela a fonctionné. La journée post-entretien, je l'ai passée à dormir et à récupérer émotionnellement.
J'ai commencé à l'accueil et j'ai appris sur le tard.
Je ne savais même pas ce qu'était un codevi mais paradoxalement, face à toutes mes difficultés, j'ai toujours réussi à m'adapter rapidement et à assimiler de nouvelles fonctions.
Mais cela n'a pas été sans mal. Encore aujourd'hui j'ai des lacunes. Je camoufle et je brode pas mal. Quand je suis au pied du mur je suis carrément transparente avec mes clients et j'avoue ouvertement ne pas savoir et me renseigner pour une prochaine fois.
Je suis passée de l'accueil, durant 6 ans, à conseillère clientèle, depuis 5 ans.

 

Entre les deux postes j'ai eu 6 mois de formation en interne. Sans doute la pire période de ma vie. Les trajets en bus, l'angoisse de l'inconnu, me replonger socialement dans des journées entières de cours. Mais là aussi je n'ai rien lâché. J'étais au plus bas après ces 6 mois. J'ai entamé ma prise de poste en étant déjà vidée mais je ne pouvais plus tenir à l'accueil. J'étais au front toute la journée et je subissais les aller et venues des clients. Je me disais qu'une fois conseillère je pourrais au moins m'isoler entre 4 murs.
Je ne comprenais toujours pas à l'époque pourquoi tout était si difficile pour moi.
On m'avait toujours dit que lors d'une passation, notre portefeuille de clientèle finissait par nous ressembler. Et j'ai pu le constater durant ces 5 années. J'ai eu la chance de n'être que dans une petite agence de 3 personnes. Socialement c'est gérable. Je suis autonome dans mon propre bureau. Si je veux souffler je ferme la porte. Si je veux m'octroyer une pause café je la prends. Et petit à petit j'ai mis en place une organisation et une gestion de mon temps qui me sont propres. Je ne communique avec les clients que par mail. Je coupe la sonnerie du téléphone et je ne réponds quasiment jamais. En contrepartie je préviens le client de ne pas m'appeler mais que moi je l'appelle et je fixe un horaire. Je programme des rdv en priorité téléphoniques : ainsi je ne subis pas les visites physiques et j'ai le temps de me préparer mentlement pour mes entretiens.
J'ai été honnête et transparente avec quelques uns de mes clients sans rentrer dans les détails. Et cela a très bien été reçu. Je me sens également chanceuse car je suis à 5 min de chez moi à pied.
Pourtant je commence à angoisser. Je termine bientôt mon congé maternité et à mon retour me sera destinée une nouvelle agence. Pas forcément aussi proche. Avec de nouvelles têtes et sûrement de nouvelles méthodes de vente.
 
La pression commerciale je m'en suis toujours accommodée en faisant le dos rond. Faire mes chiffres pour être bien classée mais toujours respecter le client. C'est un équilibre qui aujourd'hui me pèse car il est fragile et je suis sans arrêt sur le fil. Moralement, pour n'importe qui ayant une conscience, c'est difficile mais avec mes troubles en plus à gérer mes journées de bureau assise devant un écran sont devenues aussi éreintantes que si j'avais bossé dans le bâtiment.
Et puis il y a les réflexions sans arrêt, je dois jongler ou trouver des excuses. Pourquoi je ne mange pas au boulot le midi ? Pourquoi je ne vais pas au soirées ? Pourquoi je ne réponds jamais au téléphone ? Pourquoi je ne pars pas aux voyages organisés ?
 
Je suis fatiguée. Fatiguée de mentir ou plutôt d'esquiver la vérité car je suis incapable d'inventer un mensonge. Fatiguée de fuir, de ne pas pouvoir être moi, d'être trop sollicitée...je pense fortement à une reconversion mais je n'arrive pas à passer à l'acte. Je suis restée trop longtemps au même endroit. J'ai peur de perdre mes repères, mes habitudes, mon rythme, peur de perdre ma stabilité financière. Pourtant je ne me vois pas continuer comme cela, il va falloir une fois de plus que j'aille au-delà de mes limites et que je brave mes troubles. Je me suis fixée une date, nous verrons bien d'ici là, en attendant je m'accroche.

Michèle Mesokee

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *